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Une ode à la belle Mélanie de Pourtalès

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Ce poème anonyme, dont la date est incomplète, est adressé à la comtesse Mélanie de Pourtalès (1836-1914), épouse du comte Edmond de Pourtalès, châtelain de la Robertsau,  qui fut une des reines de beauté du Second Empire.

Cette lettre fait partie d'un ensemble de documents sur la comtesse donnés aux Archives par M. Robert Grossmann.

Frédéric Loliée, un contemporain (1856-1915), relate dans son ouvrage « Les femmes du Second Empire » [1] l’apparition de la comtesse à la cour impériale de Napoléon III et la vive impression qu’elle fit sur ses contemporains :

« On la distingua tout d'abord.

Un galbe délicat, des yeux bleus expressifs, des traits de visage s'harmonisant à composer la physionomie la plus aimable, des cheveux d'un bel or cendré, qu'avantageait, sur un front bas, la mode des coiffures échafaudées où se nichaient les diamants et les perles, un teint dont Hamilton, ou Marivaux, aurait dit que c'était des roses effeuillées dans du lait, une taille svelte, une démarche exquise, un assemblage enfin de grâces naturelles et enjolivées qui la faisaient ressembler, perdue

dans les mousselines légères, à un objet d'art animé : il en aurait fallu moins pour s'emparer des regards et des conversations ».

Mélanie de Pourtalès[2] joignait à ce physique une vive intelligence et une vie privée exemplaire, en dépit de ces nombreux admirateurs.

En ce qui concerne l’auteur de ce poème, la devise sur le papier à entête « Peu dire et beaucoup faire » fournit une clef pour l’identifier. En effet, en 2009, une coupe en argent du concours régional agricole du Mans de 1857 a été proposée aux enchères chez Sothebys[3]. Elle porte cette devise et les armes de Charles de Girard, marquis de Charnacé.

Ernest Charles Guy de Girard, comte puis marquis de Charnacé ( Château-Gontier 1825- Paris 1909) est un écrivain, journaliste, agronome, musicologue français. Il a épousé la fille de Marie d’Agoult, plus connue sous le nom de Daniel Stern. Chroniqueur musical et littéraire, il a publié, à côté d’ouvrages d’agronomie, plusieurs livres qui montrent son intérêt pour la gent féminine : Les femmes d'aujourd'hui (1866-1869), Journal d'un amoureux (1894), Femmes d'à présent, portraits, (1903)



[1] Paris, Tallandiers, 1912, 10e édition en ligne sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k206949m

[2] Cf sa notice sur Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9lanie_de_Pourtal%C3%A8s

[3] http://www.sothebys.com/fr/auctions/ecatalogue/lot.134.lotnum.html/2009/important-european-silver-pf9013

Transcription

AVE DEA[1] !

Cent fois il l’avait apperçue dans
les fêtes[2], entourée d’un peuple d’admirateurs, tou-
jours plus belle que les beautés qui lui faisaient
cortège. Il savait que chacun de ses pas
marquait un nouveau triomphe, que chacun de
ses regards lui valait une conquête nouvelle. Mais
jamais il ne l’avait regardée !

D’ailleurs, Elle lui apparaissait de loin, comme
un beau corps sans âme, et pour lui, la forme
comptait peu, si quelque rayon de l’esprit,
quelque souffle de cœur ne l’éclairait d’une
lumière vive et profonde. En la voyant
passer, toujours souriante et jamais pensive,
emportée sur les ailes de la Fortune, dans
un tourbillon , il restait froid.

Cet homme demandait à être ému. Le vers
le mieux frappé, la phrase la plus sonore,
le laissaient insensible. Les feux d’artifice
des poëtes du jour ne l’éblouissaient pas plus
que les combinaisons bruyantes des musiciens,
de l’avenir. Il dédaignait la virtuosité et ne
gardait que l’idée, que le sentiment. Le bruit
l’éloignait, le calme l’attirait. Il méprisait la
galanterie, il s’enflammait devant la passion !

Un jour, il se trouva face à face avec
l’Idole. Si cette femme avait une âme, pensait-
il, ce serait un chef-d’œuvre sans pareil,
l’idéal réalisé ! C’était dans le temple de l’Art,
on jouait la symphonie en ut mineur[3].

Il contempla, d’abord, vaguement cette
reine de beauté, pendant que sa pensée suivait
celle de Beethoven. Tout à coup, il vit la figure
de l’Idole s’illuminer d’une flamme intérieure,
son regard briller d’une douce lueur, à travers le
plus pur cristal, son sein s’agiter dans le velours,
et sa bouche rester muette, attentive, altérée
d’harmonie !

Comme le sculpteur antique, le musicien avait
animé la statue ! Une âme était là, vibrante !
un accent vrai, puissant, venait de la faire palpiter
sous son enveloppe exquise….

Ce fût une révélation. La nouvelle Galatée[4]
prit aux yeux de l’artiste, un charme irrésistible.
iIl lui sembla que sa chevelure ambrée
lançait des étincelles, que de son regard
céleste sortaient des effluves d’enthousiasme
et d’amour, que son sourire enchantait
comme un philtre, que sa taille de
déesse dominait le monde, que son âme
versait l’ivresse….

Il s’oublia dans cette contemplation ;
et regardant autour de lui, il s’apperçut
que les chants avaient cessé, que la foule
s’était écoulé, qu’il restait seul lien
de l’apparition, évanouie déjà !

Grande magicienne, descendez de votre nuage
et apparaissez aux mortels qui aspirent à vous
voir ! Que votre voix suave frappe, de nouveau,
nos oreilles !

Ave Dea !

 

Mercredi 7 avril



[1] Je te salue déesse !

[2] Il s’agit des fêtes et bals du Second Empire

[3] Symphonie n°5 en ut mineur, op. 67, dite symphonie du Destin, de Ludwig van Beethoven

[4] Dans la mythologie grecque, une des nymphes marines ou Néréides, dont le nom signifie « à la peau blanche comme le lait »